En 2024, Reporterre a confié à des autrices et auteurs de fiction une mission simple, imaginer d’autres futurs. L’idée est puissante, car 1 récit peut parfois déplacer plus de consciences que 100 tribunes. Face à la crise écologique, l’imaginaire devient un outil politique à part entière, capable de fissurer le vieux logiciel productiviste.
Quand raconter devient un acte écologique
On parle souvent du climat en chiffres, en courbes, en rapports alarmants. C’est nécessaire, mais pas toujours suffisant pour donner envie d’agir. Ce que défend Reporterre dans cette initiative, c’est qu’une société change aussi par les images qu’elle se raconte. Tant qu’on reste coincés dans le même décor, croissance sans fin, technologies miracles, consommation comme horizon naturel, on peine à concevoir autre chose. La fiction permet justement de desserrer cet étau. Elle ouvre des pistes sensibles, concrètes, humaines. Elle donne à voir des vies moins dépendantes de l’extraction, de l’accumulation et de la compétition.
Dans ce cadre, les consignes adressées aux écrivaines et écrivains n’étaient pas de vendre un paradis vert tout propre, ni de fabriquer une dystopie de plus. Il s’agissait plutôt d’explorer des mondes crédibles, traversés par des tensions réelles, mais où d’autres rapports au vivant, au travail ou au collectif deviennent pensables. En clair, remplacer le fatalisme par des hypothèses vivantes.
Sortir du piège du réalisme résigné
Le capitalisme adore se présenter comme le seul monde possible. C’est là sa plus grande force culturelle. Quand tout semble déjà écrit, l’alternative passe pour naïve. Miser sur l’imaginaire, ce n’est donc pas fuir le réel. C’est au contraire refuser une définition trop étroite du réalisme, celle qui confond le présent avec une fatalité. Inventer d’autres récits, c’est redonner du muscle à l’idée de transformation.
Ce déplacement compte particulièrement dans l’écologie. Depuis des années, beaucoup de discours oscillent entre culpabilisation et effondrement. Résultat, on comprend l’urgence, mais on visualise mal la suite. À quoi ressemble une ville moins dépendante de la voiture, un quartier plus solidaire, une agriculture réparatrice, une démocratie plus locale, un quotidien moins saturé d’objets inutiles ? La fiction peut rendre ces idées presque palpables. Elle ne remplace ni l’action politique ni les luttes de terrain, mais elle peut leur offrir un horizon désirable.
Imaginer, ce n’est pas décorer, c’est préparer la suite
Ce pari éditorial rappelle une chose essentielle, la bataille écologique se joue aussi dans les têtes. Pas seulement dans les lois, les marchés ou les sommets internationaux. Si l’on veut sortir d’un système mortifère pour le vivant, il faut aussi apprendre à désirer autre chose. Et si la prochaine grande bascule écologique commençait moins par un plan technique que par une histoire capable de nous donner envie de vivre autrement ?